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La Tour d'Ivoire

Rêveries (extrait du chapitre cinq)


" De temps à autre, on entendait le paon du jardin public qui jetait son cri lugubre, ce qui apportait je ne sais quoi de vivant à ce décor fantomatique. La lune, comme tous les lumignons, donne cette ombre épaisse et lourde aux contours vagues, prêtant facilement à l’imagination les formes que celle-ci voudrait bien emprunter à l’extérieur. Les poètes ne se font pas faute de venir rêver au clair de lune, c’est bien connu. L’eau est également un auxiliaire propre aux rêveries, car elle est translucide. Aussi l’imagination se laisse facilement emporter comme les nymphes au fil de l’onde. Hélas, je dis hélas, pour toutes les raisons délirantes ou mal assises qui se sont penchées par-dessus bord et qui se sont englouties à jamais dans les tourbillons sans espoir. La nature a aussi ses poésies et son ivresse, et cette dernière est toujours une folie, même temporaire, de la raison. Je n’étais point suffisamment enclin à la rêverie pour en arriver là, mais les symboles du moment et du lieu m’étaient évocateurs. Aussi en faisais-je les déductions. Un groupe d’hurluberlus passa ; ils chantaient en regardant la lune. Un chat apeuré par le vacarme contourna la tour et se cacha. La nuit, les chats sont gris, dit-on, parce qu’à la rigueur, ils ont tous la même couleur. Toujours cet effet qui permet de se tromper sur les choses en les confondant.

Je regardai maintenant le dolmen dont l’ombre se projetait comme une masse compacte sur la terre. On avait dû jadis trouver ce lieu évocateur et propice à ce qu’on espérait alors. Cela suppose une sagesse que les successeurs de ces temps lointains n’ont pas toujours possédée.

A ce moment-là, la lune arriva juste au-dessus du dolmen, bien au centre de la table des holocaustes. On aurait dit une patène supportant un pain azyme brillant comme la plus belle étoile de la nuit. Quelle évocation splendide ! De ma place, j’aurais pu en être l’officiant. Mais rentrons en nous-même et n’exagérons rien, pas même les choses les plus poétiques. "

L'Oiseau Bleu (extrait du chapitre 10)


" L'oiseau bleu était un oiseau des îles au plumage féerique. Un enfant l’aperçut et voulut tout naturellement l’attraper. Il courut après, l’oiseau s’envola, se posa plus loin, et ainsi de suite. Mais l’enfant était charmé. Il désirait tellement le bel oiseau qu’il ne cessait de le poursuivre, en sorte qu’il fit tout le tour de l’immense prairie. Pourtant un soir, fatigué de tant de poursuites, -on le serait à moins-, il revint au lieu de sa demeure. Mais à sa grande surprise, il ne reconnut plus personne. Il se nomma et s’expliqua. On lui dit : « D’où venez-vous ? … Ce que vous rappelez ici est passé depuis 2000 ans ». Alors il se prit à réfléchir et, s’étant regardé dans un miroir, il ne se reconnut pas lui-même. Il se croyait toujours le même enfant. Or il y avait bien longtemps en années terrestres qu’il avait dépassé ce stade. Le miracle, c’est qu’il n’avait jamais eu la notion du temps, tout cela était passé comme un instant. Il n’avait eu notion ni de la vie ni de la mort, ni d’aucune chose desquelles le monde se préoccupe en général. Il n’avait vu que l’oiseau bleu, et pas un seul moment il n’avait cessé de le poursuivre parce qu’il le désirait toujours plus ardemment. Tout le miracle était ici.

Ce que nous voulions dire, c’est que si vraiment vous aimez une oeuvre plus que tout au monde, si par vos actes elle vous absorbe comme l’oiseau bleu, le résultat sera le même pour vous que pour cet enfant. Il n’y aura pour vous ni vieillesse, ni jour, ni nuit, ni souffrance, ni plaisir personnel, que ce but, cette unique joie de servir l’oeuvre, d’être en son sein, d’être elle-même. La mort, cette implacable faucheuse, terrible pour tous les humains, ne sera pour vous qu’un simple changement d’habits. Et là, revêtu d’une tunique plus légère, vous planerez comme l’oiseau des îles au plumage étincelant. Devenu ainsi semblable à lui, vous l’approcherez avec plus d’aisance. "